Faiseurs de Souvenirs


Sujet: Trois employés s’affairent à comptabiliser, trier et reconstituer les informations qui créent nos souvenirs. Ils y parviennent avec plusieurs degrés de réussite.

Date: Décembre 2019


Le Scribe

Décrire une scène apporte toujours son lot de défis : qui était présent ? A quel endroit ? Quelles relations ai-je avec ces personnes et que sais-je d’elles ? Quel était l’agencement des meubles à ce moment-là et comment s’inscrit-elle dans la chronologie ? Quelles émotions la scène m’apporte-t-elle, et dans quel ordre ? Tel est mon défi permanent. J’écris encore et toujours tout, dans les moindres détails, pour la postérité.

Bien sûr, ce n’est pas toujours aisé. Le temps me manque et j’ai tant à dire, sans parler de l’encre et du papier qui s’épuisent si vite que je dois parfois recycler des feuilles déjà utilisées que mes supérieurs daignent m’envoyer. Mais pas question de sacrifier quoi que ce soit de mon travail sur l’autel de l’austérité. Les cartons se remplissent de sons, d’odeurs, de textures, de goûts, d’images, de concepts, de chiffres, d’implications, d’idées et de sous-entendus. Lorsque je suis motivé, il m’arrive même de décrire le vide, ou d’intercepter des cartons sortants pour en recopier le contenu.

Copier, c’est la plus belle des vies : pas besoin de comprendre ni d’apprendre. J’écris ce que je connais et ce que je perçois dans une poésie splendide, pour le plus grand bonheur d’un système bien rodé. L’effort est si beau et l’information si parfaite qu’aucun changement n’est nécessaire. Les autres n’ont qu’à se référer aux documents que je leur envoie, les chanceux. Rien ne m’échappe, et ma situation est excellente !

Le Convoyeur

Le tri doit se faire avec une précision de comptable. Quels documents sont nécessaires et lesquels sont importants ? Lesquels sont urgents et lesquels sont informatifs ? Lesquels sont sensoriels et lesquels sont abstraits ? Je livre chaque document avec soin et professionnalisme à sa place exacte, et à une vitesse record. J’y attache des liens, des labels et d’autres documents. Je les archive, les livre et les détruit dans un ballet tourbillonnant d’activité.

Tout n’est pas parfait cependant. Le scribe nous envoie tant d’information que je dois faire preuve de créativité pour tirer quelque chose de la masse désordonnée qu’il nous procure en permanence. J’unifie les concepts entre eux, et ôte des détails superflus. « Sapin », « Hêtre » et « Chêne » deviennent « Bois ». C’est plus pratique à ranger tandis que je compresse des centaines de variations colorées en une mosaïque simple et belle.

Le scribe m’envoie même des informations pendant le sommeil. J’avoue, je n’y prête pas vraiment attention et passe l’essentiel de mes nuits entre les cartons et le broyeur.

Il m’arrive souvent de recevoir des instructions spéciales de mes supérieurs : ignorer une certaine catégorie, ou prêter une attention particulière à un carton donné en vue d’un besoin spécial – défense, reproduction, survie… Ces demandes sont autant de défis à surmonter qui bouleversent ma routine. Elles me poussent parfois à me débarrasser d’autres papiers plus gênants.

Heureusement, il y a toujours la caféine pour me donner un coup de pouce lorsque le besoin s’en fait sentir. Ma tâche est ardue et demande des sacrifices. Cependant je suis toujours prêt à la surmonter pour corriger les erreurs du niveau précédent.

L’artiste

On m’apprécie pour ma créativité et ma fiabilité. Beaucoup me confondent avec le convoyeur en pensant que je ne fais que chercher ce dont j’ai besoin aux archives. Pourtant la réalité est toute autre. Lorsque je reçois une commande de mes supérieurs, je pioche, j’assemble, je combine et je comble les failles dans les documents. Je change quelques règles pour arranger tout le monde. J’ajoute et retire des détails selon les besoins du moment. J’essaye tant bien que mal de reconstituer quelque chose de potable en me basant sur les informations que le convoyeur a bien voulu me laisser. Mon métier n’est pas une science exacte, mais cela ne m’empêche pas de vouloir produire du travail de qualité.

Qu’importe si mes œuvres tiennent sur une base bancale. Elles sont toutes éphémères et j’aurai le loisir de les reconstituer plus tard, plus grandioses et plus dramatiques qu’avant. Il arrive que mes publications donnent lieu à des débats endiablés : de nouvelles idées naissent et sont autant d’histoires préfabriquées, parlées et entendues qui reviendront dans le système en un unique document. Le scribe et le convoyeur m’en remercieront j’en suis sûr.

Cela me laisse plus de temps à consacrer à mon loisir : la créativité pure et sans but, une création de créations. Je combine mes meilleures œuvres en une symphonie de saveurs, un amour agréable ou une haine plaisante que certains oseront appeler « Ennui ». Ces ignares ne comprennent rien à l’art et ont toujours cherché à me faire taire, à me noyer dans un torrent de pensées ruminantes stimulées artificiellement. Chaque jour, je ris et me bats sans relâche pour défendre mes créations.

J’ai beau faire des erreurs et ne pas comprendre ce que je fais, je suis inévitable : il faudra vous y faire.

Comment se créent nos souvenirs? Un article de Plume Synthétique

Note:

Ce texte s’inscrit dans un challenge d’écriture auquel j’ai participé avec des amis, le thème du jour était “Souvenir”. C’était l’occasion pour moi de me renseigner sur comment les neurones créent nos souvenirs. J’espère que le texte vous a plu. N’hésitez pas à exprimer vos avis en commentaires.

Voir le texte précédent, sur le thème “Soldat”.

Voir le texte suivant, sur le thème “Précieux”.

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