Au-delà du voile


Sujet: une jeune femme invisible malgré elle cherche des solutions pour vivre sa vie sans se faire remarquer.

Date: Décembre 2019


C’était mon choix de devenir invisible… je crois.

Depuis toute petite, j’ai toujours voulu rester discrète, à l’abri du regard des autres. Ce regard perçant, jugeant, si furtif et présent à la fois. Je cherchais constamment à m’y soustraire, à protéger mon intimité des invasions extérieures. Mon angoisse devint maladive et s’aggrava au fil du temps.

Je grandis aussi à l’écart de ma famille, sans me faire beaucoup d’amis. Aujourd’hui, la plupart de mes connaissances se trouvent en ligne, où les écrans et la distance sont autant de couches protectrices bienvenues : des interactions sans contact ni regard, qui me permettent de m’isoler à l’envi et sans craintes.

Ma ‘disparition’ survint rapidement, chez moi, en l’espace de quelques heures et sans que je comprenne pourquoi. Je vis la lumière passer à travers ma peau et mes os, de plus en plus translucide. Le temps que je me décide à aller voir un médecin, je ne me voyais plus du tout et renonçai bien vite à entreprendre le voyage, espérant que cette mauvaise expérience ne serait que temporaire. Durant les jours qui suivirent, je dû réapprendre à me situer dans l’espace sans vision sur mon corps, telle une malvoyante. Je constatais aussi que mon invisibilité ne s’estompait pas et que je n’avais aucun moyen de la contrôler. Adieu donc mes rêves de devenir justicière à deux identités : j’étais juste une handicapée qui ne tenait pas à se faire remarquer.

Sortir était soudainement devenu un défi : j’étais suffisamment chanceuse pour avoir un travail à distance ne nécessitant pas de quitter mon studio, mais je me préoccupais également de ma santé et aspirais à prendre l’air de temps-en-temps.

Comment ne pas se faire remarquer lorsque les autres ne voient de vous qu’une pile d’habits qui flottent ? Je commençai par utiliser l’option classique de l’imperméable avec chapeau et masque pour rester discrète les premiers jours. J’envisageai même de recourir à des bandages comme dans la nouvelle de H.G Wells, ou un maquillage gothique. Une telle solution demandait du temps à préparer et ne me plaisait pas sur le long terme. Pas question non plus de sortir toute nue : si l’idée semblait tentante aux premiers abords, entre le froid, le sol sale et les risques d’accident, je me serais sentie trop vulnérable pour réellement profiter de ma ‘disparition’. Il ne me restait donc qu’une seule solution, bien qu’elle ne me plût guère.

Je décidai de porter la burqa.

Ma vie prit alors un sens nouveau : j’étais libre de sortir à ma guise, mon secret dissimulé sous une épaisse couche protectrice. Bien sûr, j’attirais toujours les regards de la rue : fuyants, tristes et parfois hostiles mais jamais pénétrants. Ils ne voyaient que l’habit, et non la femme en dessous. Après une vie passée à fuir l’espace public, j’avais l’impression d’avoir reçu une armure. Si ces personnes ne me voyaient pas, leur jugement devenait invalide.

J’appréciais aussi de ne pas être la seule femme voilée en ville. Lorsque j’en croisais d’autres, la première question qui me venait à l’esprit devint ‘Est-elle pratiquante ou invisible comme moi ?’ et ne pouvais m’empêcher de sourire. Mis-à-part quelques remarques et insultes, ma vie avait repris un cours normal.

Mais bien vite, ma nouvelle liberté se trouva menacée par ma vieille ennemie : l’opinion. Un débat faisait rage sur l’interdiction du port du voile, très favorable dans les sondages. De grandes personnalités exprimaient leurs petites idées et personne ne me demandait mon avis. Une fois encore la frustration me gagnait, et j’étais décidée à garder ma liberté.

La tâche s’avéra de plus en plus dure : les regards se faisaient plus hostiles, les remarques plus insultantes, menaçantes même. Des enfants tiraient sur mon armure comme s’ils voulaient l’arracher, et les policiers me traitaient avec méfiance. Rapidement, sortir en journée redevint une tâche difficile. Je commençais à ressentir quelque chose de nouveau : la colère et l’envie de rébellion, la détermination à continuer à exister malgré tout. Mais comment exprimer ces émotions si personne ne peut les voir ? Ma situation devenait de plus en plus compliquée.

L’agression survint peu après. Je marchais sur le trottoir à la lumière du crépuscule lorsque je vis de l’agitation un peu plus loin. Des personnes couraient dans toutes les directions, une autre cassait des vitres, et bientôt je me retrouvai au milieu d’une scène digne d’un téléjournal. Un homme me cria dessus en me traitant de criminelle. Je me contentais de l’ignorer en hâtant le pas. Cela ne lui plut guère, et nous attirâmes l’attention d’autres agitateurs.

Je n’avais jamais ressenti de telle pression. Leur intolérance montante se déchaînait à travers leurs paroles. Ils me bloquaient la route, m’ordonnaient de me montrer, jouaient de l’intimidation. L’un d’entre eux agrippa la manche de mon voile comme les enfants le faisaient parfois, mais avec une violence inhumaine. Mon instinct prit alors le dessus, et je profitai de ma petite taille pour me glisser hors de l’habit alors que d’autres mains venaient pour me l’arracher.

Je ne portais rien en dessous à part des sandales – pourquoi s’embêter ? La journée était chaude et le tissu épais. Par chance, je parvins à me faufiler entre les hommes qui m’entouraient sans qu’ils ne me remarquent. Maintenant à quelques mètres de mes agresseurs, qui regardaient le voile tombé au sol d’un air confus, je me débarrassai également de mes sandales avant qu’elles ne posent problème.

Une vague de colère me prit. Hors de moi, je pouvais sentir mes pensées tourner au ralenti, sans pouvoir les contrôler. J’avais l’opportunité d’agir contre l’irrespect et la saisi.

Je saisi également l’arrière du T-shirt de l’homme le plus proche et tirai d’un coup sec. Surpris, le grand gaillard se retourna et eut le réflexe de mettre un crochet à son voisin de gauche. J’ajoutai de l’huile sur ce brasier naissant : un coup par-ci, un murmure par-là, et bientôt le beau groupe que la haine avait soudé deux minutes auparavant éclatait en une rixe chaotique.

Je voulais en profiter pour reprendre mon voile, mais c’était risqué, d’autant que l’agitation avait attiré du monde et que les policiers s’approchaient de nous rapidement. Je ne perdis pas plus de temps et m’éloignai de la scène : tous auraient bientôt oublié la femme voilée qui avait disparu sous leurs yeux. En général, personne ne peut m’égaler lorsqu’il s’agit de se faire oublier.

Je rentrai chez moi rapidement, n’ayant sur moi que la clé de l’immeuble dissimulée dans mon poing fermé. Une fois de retour dans mon studio, je m’assis contre la porte en tentant de reprendre mon souffle. Mon cœur transparent palpitait sous le coup de l’adrénaline, l’excitation et la colère. Ils m’avaient privé de mon armure : elle n’avait pas tenu deux minutes face à leurs assauts. Mais loin de me sentir affaiblie ou vulnérable, j’avais l’impression d’être imbue de puissance.

Je réalisai que n’avais jamais porté d’armure, juste un cocon, à présent tombé pour laisser place à la créature en dessous. J’étais enfin prête à libérer mon potentiel, toute cette frustration face aux préjugés et à l’intolérance, tous ces blocages qui avaient guidé ma vie jusque-là, j’avais désormais les outils pour les briser, un par un.

Finalement, sortir nue de temps-en-temps ne sera pas si mal.

Femme invisible, une histoire de Plume Synthétique

Note

cette histoire s’inscrit dans un challenge d’écriture auquel j’ai participé avec des amis, le thème du jour était « Invisible ». Au long du texte, je m’efforce aussi de rester neutre sur la question infiniment complexe du port du voile, même si je dois dire que le débat est très intéressant.

Voir le texte précédent, sur le thème « Vieux »

Voir le texte suivant, sur le thème « Déchirement »

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